Marseille-Alger : les deux sœurs de la Méditerranée

Les deux sœurs de la Méditerranée

Marseille et Alger : le  passé de l’une et de l’autre n’est pas le même que ce soit au plan historique, politique, social, culturel ou religieux. Les deux villes ont eu cependant de grandes relations, colonisation, migrations forcées, guerre d’indépendance, exils, solidarités…mémoires communes, qui mettent en évidence d’importantes différences entre les deux cités. Mais les témoignages concrets de la vie quotidienne font apparaître entre elles de nombreuses similitudes. Tous ou presque disent le même goût pour la lumière, les parfums, les saveurs, les musiques et les paroles…Ils disent tous ou presque, l’amour de la Méditerranée, leur mère nourricière commue, celle que l’on retrouve au cœur des œuvres d’Albert Camus, de Kateb Yacine et bien d’autres.

Les deux sœurs

Alger la blanche ? La baie d’Alger ? Dans le port, une cinquantaine de bateaux cache un peu la mer. Un ballet incessant de grues. Des travaux à perte de vue. Des milliers d’ouvriers chinois construisent une « ville nouvelle », des routes, des stades. Le jour, et bien souvent la nuit. Un peu comme à Marseille où ces temps-ci la ville est sens dessus dessous avec de grands travaux partout. La construction récente de bretelles d’autoroutes et de souterrains n’a guère amélioré la situation. Pour circuler les algérois comptent beaucoup sur le métro. « Cela fait trente ans qu’on nous le promet » nous ont-ils dit. Mais c’est fait, la première ligne qui traverse Alger du nord au sud, a été inaugurée en octobre 2011.
Dans la casbah, des jeunes se baladent avec des maillots de foot floqués avec le n°10 de Zidane et parlent des matchs du championnat de France qu’ils viennent de voir sur les écrans des bars. Le visiteur a l’impression d’être à Marseille…
La photo de Zidane a trôné longtemps sur la Corniche. C’est l’enfant des quartiers Nord de Marseille qui est l’idole de tous les Français.

Zinedine Zidane, fait un tabac dans le cœur des jeunes et des autres. « Zizou » est né dans le quartier de la « Castellane » une des grandes cités. C’est là qu’il grandi avec ses frères, c’est  là qu’il a ses copains, c’est là qu’il revient toujours. Il est devenu l’image de Marseille. Cette ville et ses quartiers, faite des peuples qui font le peuple de Marseille, les Marseillais. Il y a ceux d’Italie et d’Espagne, de Grèce et de Malte, d’Afrique et du Brésil, du Vietnam et d’Algérie, d’Arménie et de Palestine, du Liban et d’Israël, du Nord de l’Europe ou de plus près des Alpes ou des Cévennes.

Et chacun dit : « C’est ma ville ». C’est Marseille avec ses mille couleurs, cette Marseille mosaïque, cette ville de Zidane qui au moment de la Coupe du Monde de football a donné à toute la France l’envie d’être Marseillais, la France « black, blanc, beur ».

Avant la colonisation

Dès le XVIème siècle, le Port d’Alger devient le plus important de la Méditerranée. Alger exporte notamment le blé, les chevaux, l’or…entre autres marchandises.
Cette richesse et sa position suscitent la convoitise de nombreux états.

Entre 1505 et 1830, Alger repousse plus de 40 expéditions étrangères (France, Espagne, Etats-Unis..).

1789, les régimes européens entreprennent de cerner le gouvernement de la Révolution Française. Le seul appui vient de l’État d’Alger dont le gouverneur accepte de lui fournir son aide en lui accordant des prêts sans intérêts et en l’approvisionnant en blé afin de lui éviter la famine.

En 1818, au Congrès d’Aix-La-Chapelle des États européens, la question de l’occupation de l’Algérie est clairement évoquée : La France a eu gain de cause.

Au XVIIIème  siècle le port de Marseille a déjà une importante activité. Les marseillais échangent les produits finis et esclaves qui servent de monnaie d’échange aux Amériques contre des produits tropicaux (sucre, coton, vanille..).
La ville importe des matières premières pour les entreprises artisanales de la ville. Le port sert aussi de passage obligé aux migrants du pourtour de la Méditerranée vers le Nouveau Monde (les Amériques).

Le Port est devenu trop petit : en 1829, un bateau doit attendre 10 jours pour être admis à quai. La difficulté d’accès au nord de la ville ainsi que la pénurie en eau entrave son développement.

Avant la colonisation 2

A la fin du 18ème siècle Marseille compte près de 100 000 habitants dont près de la moitié sont « estrangiés » : gavots, grecs, piémontais… Beaucoup sont venus pour les besoins en main d’œuvre de la ville et des campagnes environnantes pour compenser les pertes humaines de la grande peste de 1720. On peut y entendre les langues du monde entier et bien sur le provençal.
La ville est construite en amphithéâtre et enclavée entre le Massif des Calanques, le Garlaban et le Massif de l’Étoile. Autour du centre ville une agglomération de bastides. Ville maritime, Marseille tourne le dos au continent.

1829, Berbères, Turcs, Maures, juifs, minorités régionales, esclaves vivent, travaillent, commercent à Alger. La ville est approvisionnée par la production de la riche Mitidja.

Alger  » El Djezzair » est bâtie en amphithéâtre, entourée de 3200 mètres de remparts. Elle compte 12200 maisons, 103 mosquées, 170 fontaines, 70 cafés maures et de nombreuses écoles.

Dans la campagne environnante, de belles villas qui feront l’admiration des français à leur arrivée.

1827, la France a une dette financière importante contractée auprès du Dey d’Alger pour l’approvisionnement de l’Armée française en Italie et pour la Campagne d’Égypte. La prise d’Alger est décidée. Le débarquement a lieu à Sidi Feruch.
Alger est conquise par la France : La ville est pillée et mise à sec. Ses habitants repoussés hors les murs vers les campagnes.

1830 – 1954

L’État français hésite sur la poursuite de la colonisation. La Bourgeoisie marseillaise mettra toute son influence pour la décision finale.
En 1833, la Chambre de Commerce de Marseille et la nouvelle Chambre de Commerce d’Alger envoient une circulaire aux 36 Chambres de commerce de France pour demander la poursuite de la colonisation.

La France mettra 30 ans pour conquérir toute l’Algérie.

Alger est transformée progressivement en ville européenne. Au fur et à mesure de la conquête des terres intérieures, les européens s’approprient les terres les plus riches et les habitants doivent louer leurs bras pour survivre. L’élan de la bourgeoisie commerçante algérienne est cassé. Le développement local du pays, confisqué par une minorité d’européens.

Pour Marseille, port face à l’Algérie, la colonisation est un formidable moteur économique. La décision d’agrandir le Port est prise. Son agrandissement sera attribué à Talabot qui en obtient aussi la concession. L’apport en eau est résolu avec la construction du canal de la Durance.

La ville est désenclavée par l’arrivée du Chemin de Fer en 1848.
Les matières premières pillées dans la Mitidja permettent notamment l’essor de la Minoterie et du trafic maritime.

En 1835, la Cie Bazin lance le premier bateau à vapeur marseillais sur la ligne Marseille-Alger.
Le moteur à vapeur va doper l’industrialisation notamment dans les minoteries, les raffineries de sucre. Le taux de croissance de la ville est de 3% par an en 1830 et 1860.

Le système économique marseillais ne fonctionnant que sur une main d’œuvre bon marché, le patronat marseillais fait appel à une main d’œuvre kabyle plus « docile » lors des puissantes grèves de 1907 pour remplacer les italiens devenus trop revendicatifs.

1912. Le Port de Marseille représente 50% du commerce colonial de la France.

1930. Cent ans de colonisation. Le Port de Marseille fonctionne à plein :

La France importe de l’Algérie 1 million de moutons, 540 000 tonnes de blé alors qu’une grande partie de la population algérienne manque du minimum nécessaire. Le vignoble algérien a atteint 396 000 hectares pour une production annuelle de vin allant jusqu’à 18 millions d’hectolitres.

Appelés et soldat du refus

En France, les jeunes étaient appelés et tout le pays les a toujours nommés ainsi « les appelés » dans l’année de leur 20 ans. C’était le service militaire obligatoire, à l’exception des « réformés » qui en étaient dispensés, et des étudiants qui bénéficiaient d’un sursis.

La durée était de 18 mois. L’objection de conscience n’était pas reconnue, et les insoumis – appelés qui ne s’étaient pas présentés lors de leur appel – pouvaient être recherchés et jugés pour désertion.

Pendant la guerre d’Algérie, de 1954 à 1962, après la durée légale de 18 mois, certaines « classes » furent rappelées, d’autres furent maintenues sous les drapeaux jusqu’à 30, puis 28 mois.

Les effectifs militaires en AFN (Afrique Française du Nord : Algérie, Maroc et Tunisie) :

  • En 1954, environ 50 000 hommes dont 38% d’appelés pour 18 mois de service.
  • En 1955, les effectifs passent à 100 000 hommes.
  • En 1956, le rappel sous les drapeaux porte les effectifs militaires à 200000 hommes.
  • En 1957, le maintien sous les drapeaux jusqu’à 30 mois permet d’atteindre un effectif de 400 000 hommes, dont 57% d’appelés.
  • Entre 1952 et 1962, 1 343 000 appelés ou rappelés et 407 000 militaires d’active ont participé « au maintien de l’ordre en Afrique du Nord ». Opérations qui ne seront reconnues comme « Guerre d’Algérie » que le 5 octobre 1999.

Au cours de la même période, 12 000 hommes ont été déclarés réfractaires, dont 10 831 insoumis, 886 déserteurs et 420 objecteurs de conscience.

Les 121 et les autres

 Sur les bancs des accusés figurent vingt-trois personnes, dix-sept français et six algériens. Ils sont accusés de rédaction et diffusion du bulletin Vérité pour…., de transport de fonds et de matériel de propagande du Front de Libération Nationale (FLN), de location d’appartements pour des militants algériens recherchés : assez pour justifier l’inculpation d’ « atteinte à la sûreté extérieur de l’Etat ».
Cent vingt et un écrivains, universitaires et artistes ont signé une déclaration sur « le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie ». « Nous respectons et jugeons justifié, concluent-ils, le refus de prendre les armes contre le peuple algérien ». Ainsi commençait l’affaire du Manifeste de 121.

Ils étaient journalistes, artistes, prêtres, militants catholique ou communistes, à leur tête se trouve Francis Jeanson philosophe. L’équipe se chargera pendant pratiquement toute la guerre de collecter et de transporter des fonds et des faux-papiers pour le FLN. Des intellectuels de gauche apporteront par le « Manifeste des 121 » un soutien à ces « porteurs de valises ». Qui se remémore aujourd’hui ces anticolonialistes et internationalistes qui ont lutté et qui sont parfois morts, comme Henri Curiel, pour ou en raison de la cause algérienne?

Le pouvoir

 Le pouvoir en 1954, c’est d’abord Mendès France puis Guy Mollet et François Mitterand qui sera tour à tour Ministre de l’intérieur puis Ministre de la justice. Dès le début, il y a la volonté de minimiser le conflit. Le gouvernement parle d' »insurrection » et de « rebelles » face auxquels on « rétablit l’ordre républicain ». On fait de la « pacification ».

Mais dans les faits, on pratique une atteinte aux libertés individuelles : Même institutionnalisée au sein de l’armée, la torture est restée dans le champ de l’illégal, hors de la sphère de la légitimité républicaine.

Mais ce sont l’état d’urgence, puis les pouvoirs spéciaux qui ont légalisé deux grands principes valables pour toute la guerre :

– l’assignation à résidence de toute personne dangereuse pour la sécurité et l’ordre public, une assignation aboutissant à la création de camps d’internement où étaient détenus les « assignés ».

– la traduction en justice suivant une procédure de plus en plus rapide et sévère et la combinaison de la justice civile avec les tribunaux permanents des forces armées (TPFA).

A partir de 1956, on parle des « évènements d’Algérie » : comment parler d’une guerre avec l’Algérie, puisque celle-ci se compose de trois départements français à part entière?

L’hypocrisie va donc durer 40 ans. Jusqu’en 1999, les documents officiels qui font référence au conflit parlent pudiquement d’ « opérations de maintien de l’ordre en Afrique du Nord ». Et ce n’est qu’en juin 1999 que Lionel Jospin accepte enfin dans la loi, de dire qu’en Algérie, la France a fait une guerre.

Sur des sujets hier tabous comme la pratique de la torture ou bien l’abandon des harkis, on commence à avoir une vision bien plus objective qu’il y a encore 10 ans. Ce devoir de mémoire est essentiel pour la France. Car, entre les anciens appelés (simples soldats qui ont servi en Algérie, deux millions de français), les pieds noirs (un million à l’origine), les Algériens immigrés et leurs descendants, cela fait en tout plus de six millions de personnes pour qui l’Algérie reste une blessure.

 L’Armée

La guerre d’Algérie et la pratique avérée de la torture ont terni durablement l’image de l’armée française.

C’est par l’armée et avec elle que la France a conquis le territoire algérien à partir de 1830 et fourni les premiers colon. Quand éclate l’insurrection algérienne, nombre d’officiers supérieurs sont eux-mêmes des pieds noirs, comme le général Edmond Jouhaud, l’un des putschistes d’avril 1961.

Officiellement, la guerre n’existe pas, il s’agit simplement d’opérations de « maintien de l’ordre » qui peu à peu se transforment en une véritable guerre.
L’envoi en Algérie des appelés du contingent suscite des manifestations. Et la pratique de la torture, notamment pendant la bataille d’Alger, de janvier à octobre 1957, braque une partie de l’opinion contre les militaires.
La tentative de putsch d’avril 1961, dirigée par quatre généraux, porte enfin un coup sévère à l’image d’une armée dont les jusqu’au-boutistes poursuivront le combat au sein de l’Organisation Armée Secrète (OAS).

Jusqu’aux années 1970, la guerre d’Algérie va alimenter un antimilitarisme profond au sein de la jeunesse française, parallèlement au rejet de la guerre du Vietnam par les jeunes Américains.

Les résistants Algériens

 Bien avant 1954 et le début de la guerre d’indépendance, il faut revenir aux évènements de Sétif. Le 8 Mai 1945 toute la France célèbre la victoire sur le nazisme. Et à Sétif la fête tourne au drame.

Les victimes se comptent par milliers. La répression massive par les forces militaires et policières françaises de Sétif et Guelma, qui a fait des milliers et des milliers de victimes, marque véritablement le début de la guerre en Algérie.
Et puis il y a la vie organisée par la France. Les colons ont pris les terres et les grandes entreprises. Les algériens n’ont pas les mêmes droits, ils ne peuvent pas voter dans leur propre pays, peu d’enfants peuvent aller à l’école. Les rejets et les humiliations ne se comptent pas.

Le 1er novembre 1954 les algériens partent à l’assaut de leur propre pays, à l’assaut de leur liberté. La guerre durera huit longues années.

Ce fut une guerre particulière. Un ancien des maquis dira comment ils se sont transformés en guérilleros : « Affronter l’armée française en rase campagne eût été un suicide. Il nous fallait donc avoir recours à la guérilla, apprendre ses techniques et nous plier à sa discipline particulière. Par bonheur, nous eûmes avec nous, dès le début, d’anciens partisans qui avaient combattu dans les maquis français contre les Allemands. Ils furent nos premiers instructeurs. Puis des sous-officiers ayant servi dans l’armée française en Indochine nous apportèrent leur expérience des méthodes de combat des guérilleros vietnamiens et de celles de leurs adversaires. Ils se révélèrent très précieux. Enfin, certains de nos camarades avaient étudié la résistance yougoslave au cours de la guerre.  A partir de cette triple expérience française, vietnamienne et yougoslave, nous devions déterminer une forme de lutte révolutionnaire adaptée à nos conditions algériennes ».

Le courage face au consensus

La prise de conscience de l’opinion a été plutôt difficile, surtout au début. Parmi les partis politiques, c’est le consensus à l’exception des communistes, de certains intellectuels et de chrétiens qui prennent le contre-pied de l’opinion ambiante pour qui l’Algérie c’est la France. Ce qui aura des conséquences tout au long de la guerre.

D’entrée les jeunes communistes, avec courage, se tournent vers les casernes. Beaucoup seront poursuivis, arrêtés mais leur action au long terme sera efficace notamment au moment du putsch des généraux en 1961.

Les communistes battront le pavé pour expliquer, convaincre. Ils seront de toutes les manifs et des actions de solidarité. Les socialistes qui dirigent le pays depuis le début tout comme les gaullistes s’en prennent à eux de façon prioritaire.
Aujourd’hui le PCF reconnaît cependant que c’est une erreur voire une faute d’avoir voté les pouvoirs spéciaux à Guy Mollet en 1956 et le fait d’avoir tardé à parler d’indépendance plutôt que de simplement Paix en Algérie. La marche de l’opinion est lente et il faudra attendre 1961, l’année du putsch et de l’OAS pour que l’idée de l’indépendance de l’Algérie soit majoritairement partagée.

Dans les usines et les chantiers

Au plan syndical, c’est la CGT qui sera en tête de la bataille contre la guerre d’Algérie. La centrale syndicale de Benoit Frachon et Georges Séguy, forte de son expérience de la résistance et de la solidarité avec les travailleurs d’origine algérienne prendra ses responsabilités. Si au plan national, c’est du côté de Renault que les choses prennent de l’ampleur, à Marseille ce sont les dockers et les marins qui seront à l’initiative poursuivant ainsi la lutte admirable qu’ils ont mené jusqu’en 1954 contre la guerre d’Indochine.

Partout la CGT s’adresse aux appelés ou futurs appelés dans les usines et les chantiers mais aussi dans les centres d’apprentissage. Elle sera à leurs côtés.

En même temps elle participe à toutes les initiatives et manifestations avec tous ceux qui refusent cette guerre. Elle mène d’ailleurs de front son opposition à la guerre et la lutte contre le fascisme que représente l’OAS.

Ainsi Jean-Pierre Bernard, Fanny Dewerpe, Daniel Fery, Anne-Claude Godeau, Edouard Lemarchand, Suzanne Martorelle, Hippolyte Pina, Maurice Pochard, Raymond Wintgens, les victimes de Charonne, le 8 février 1962, ces neuf syndicalistes de la CGT, dont huit étaient militants du Parti Communiste, étaient assassinés, à la station de métro Charonne, par les brigades spéciales dirigées par Maurice Papon, à l’époque préfet de police de Paris. Ils venaient de participer à une manifestation contre l’OAS et pour la paix en Algérie.

Témoignage. C’est en février 1961 que Jacques S, comme des dizaines de milliers de jeunes Français avant lui, avec les mêmes réticences à participer à cette guerre « imbécile et sans issue », arrive en Algérie. Mais, entre lui et la majorité de ces bidasses mobilisés à qui pourtant il ressemble, une différence qui a son importance : il est militant CGT et communiste. Il sait parfaitement pourquoi il refuse cette guerre et où sont la vérité et le droit. Non pas, comme le prétend la propagande officielle, du côté des gros colons exploiteurs, des gouvernants et de l’armée coloniale qui les servent et continuent de prétendre que l' »Algérie c’est la France » mais du côté des Algériens qui luttent pour l’indépendance de leur pays et des Français qui les soutiennent.
Pas un moment donc, Jaques S ne cédera, malgré toutes les tentatives de « bourrage de crâne », malgré les pressions et chantages de toutes sortes, malgré les mises à l’écart, les brimades ouvertes ou camouflées des gradés, souvent « anciens d’Indochine » avides de prendre leur revanche sur un adversaire – pour eux, le même qu’au Vietnam – qui les avait victorieusement affrontés « là-bas ». Bien plus, dans ces dures conditions où il est noté comme une « forte tête » et en dépit du danger, il s’efforcera avec les pauvres moyens à sa disposition (parfois à l’aide de « papillons » fabriqués artisanalement) de faire entendre la voix des partisans de la paix, de la liberté, de l’entente fraternelle avec le peuple algérien.

Pieds noirs, la déchirure

À partir du 5 juillet 1962, un million de pieds noirs, accablés de chagrin, quitteront à jamais l’Algérie. Avec eux, quelques milliers de harkis.
C’est pour eux une véritable déchirure de quitter un pays dans lequel ils habitaient et dont beaucoup étaient là depuis plusieurs générations. Parmi eux des colons dont certains sont toujours de grands propriétaires terriens (notamment dans le sud-ouest) et d’autres de grands patrons. Il ne faut pas les confondre avec presque tous les autres, fonctionnaires, employés, petits artisans, travailleurs et salariés. C’est Marseille qui les accueillera en grande partie. Les bateaux débarquent à la Joliette, des structures administratives de fortune sont là pour accueillir les rapatriés, ainsi que certaines associations caritatives. Les pieds noirs se sentent rejetés et vont se regrouper et former une communauté.

Bien que des milliers de pieds noirs se répartissent dans tout le territoire français, un grand nombre restera dans le sud de la France, et les villes autour de Marseille comptent encore aujourd’hui d’importantes populations de Français d’Algérie.
Le maire de Marseille Gaston Defferre ne mâche pas ses mots : « Qu’ils quittent Marseille en vitesse ; qu’ils essaient de se réadapter ailleurs et tout ira pour le mieux ».

Pieds noirs, la déchirure (2)

Le poignant témoignage d’Yvan Donnat :

Il est secrétaire de la fédération des finances CGT et membre de la commission exécutive de l’USR13 CGT. Il est pied noir. Il est né en 1941 à Boucharoun près d’Alger. La vie de sa famille est une véritable épopée. Son père est enseignant et va passer de Martigues en Algérie en passant par Madagascar, Paris, le Cameroun puis de nouveau l’Algérie.

Son père militant CGT et communiste, est aussi ami et camarade d’Henri Alleg, une amitié qui date des années 30. Yvan considère Henri comme son parrain. La famille va suivre le père, il sera pendant 5 ans conseiller de l’Union Française (député). Au moment de la guerre d’Algérie, il va avec d’autres, monter un maquis, il sera enlevé et arrêté  à deux reprises par la DST (barbouzes de la sureté nationale) et emprisonné au camp de Lodi.

Mais l’histoire d’Yvan est tout aussi mouvementée. Il est proche du FLN, il aide à rédiger et tirer les tracts. Au moment de l’OAS un drame frappe : des individus entre dans la classe où sa sœur est institutrice, l’oblige à sortir puis mettent le feu dans la classe pleine d’enfants. C’est effroyable et sa sœur n’en sortira pas indemne.

Le 30 octobre 1961, Yvan est victime d’un attentat. L’OAS tire sur la voiture avec laquelle il rentrait chez lui avec des camarades. Le chauffeur reçoit une balle dans le poumon et une copine une balle dans la bouche. Fort heureusement il n’y aura pas de victimes.

En 1965 après le putsch de Boumédiène il décide de rentrer en France, près de Marseille. Un jour, il y a de ça quelques années « je reçois un coup de téléphone d’un ami historien Roger Hillel. Je suis stupéfait. Il m’apprend qu’à Perpignan, les pieds noirs ont fait construire un mur du souvenir sur lequel ils ont inscrit les noms des disparus. Les noms de ma famille sont sur ce mur. » Son sang ne fait qu’un tour, il alerte la presse, puis se rend sur place, s’en prend au maire de la ville et fait effacer les noms de sa famille. Cet évènement l’a chamboulé. Avec Roger Hillel et un autre ami ils décident de créer l’ANPNPA (Association Nationale des Pieds Noirs Progressistes et leurs Amis).

La presse

Pendant toute la durée de la guerre, le pouvoir n’a eu qu’une seule action : la répression. En tout 269 saisies de livres et de journaux en « métropole » et 586 en Algérie.
Citons pour mémoire la question d’Henri ALLEG, 1958, qui fit scandale et fut interdit. Henri Alleg, était le directeur d’Alger Républicain. Il est arrêté le 12 juin 1957 par les parachutistes de la 10ème D.P, au domicile de Maurice Audin, son ami arrêté la veille et qui sera torturé à mort.

La Gangrène de Bachir Boumaza, paru en 1958 chez les éditions de Minuit dénonce aussi la torture en Algérie. Il est d’abord membre du Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques en Algérie (MTLD).

La guerre d’Algérie est aussi la dernière grande époque de censure massive du cinéma français. Films officiellement censurés :

  • Avoir 20 ans dans les Aurès
  • L’Algérie en flamme de René Vautier
  • Tu ne tueras point de Claude Autant-Lara
  • Le Petit soldat de Jean-Luc Godard
  • Octobre à Paris de Jacques Panijel
  • Muriel d’Alain Resnais
  • Adieu Philippine de Jacques Rozier

Ils sont restés, ils sont venus, ils sont partis

ILS SONT RESTES

« Ni la valise, ni le cercueil »

200 000 européens continuent à vivre en Algérie : ouvriers, employés, petits patrons….
Une partie d’entre eux partira dans les années 70 confrontés aux difficultés économiques du pays. D’autres s’exileront devant la montée de l’intégrisme des années 90. Aujourd’hui, 10 000 d’entre eux vivent toujours en Algérie.

ILS SONT VENUS

La jeune république algérienne doit reconstruire le pays. Le défi est immense : des millions d’algériens ont été déplacés ou regroupés par l’armée française dans des camps. 10% seulement des enfants (hors européens) sont scolarisés, les terres et les entreprises à redistribuer… et le statut des sociétés pétrolières protégé par les accords d’Évian prive le pays des ressources indispensables à son développement.
On les appelle « les pieds rouges ». Environ 4000 militants ou anciens porteurs de valises décident de soutenir l’édification du nouvel état algérien. En désaccord sur l’évolution du pouvoir, très peu resteront après 1969.

« Les pieds roses » seront plus nombreux. 100 000 coopérants civils ou militaires viendront travailler jusqu’en 1982. Médecins, techniciens, enseignants, ils assurent la transition pendant la formation des cadres algériens.

De nombreux algériens émigrés ou jeunes algériens nés et scolarisés en France décident de rentrer en Algérie dès la proclamation de l’indépendance.

ILS SONT PARTIS

Le développement économique n’est pas suffisant pour assurer un niveau de vie à tous. Dans les années 70, l’émigration économique des algériens s’accentue. Main d’œuvre indispensable à la France, ils n’ont souvent d’autres choix que les bidonvilles ou la cité précaires.

A Marseille, été 1973, la montée du racisme sera culminante avec l’attentat contre le consulat algérien et une série de « ratonnades » d’algériens qui feront une cinquantaine de morts. L’état algérien suspend l’émigration.

Les années noires

Octobre 1988.

Une nouvelle histoire de l’Algérie commence.

Des manifestations, essentiellement composées de jeunes, éclatent à Alger pour protester contre la hausse généralisée des prix et la raréfaction des produits de première nécessité. Spontanées, manipulées !!! La répression de l’État fera 500 morts, des milliers d’arrestation notamment de démocrates et militants de la Société civile. Le Comité National contre la torture publie des centaines de témoignages.
Octobre 88 marque la fin du parti unique. Après avoir connu un court moment d’euphorie démocratique, après les élections gagnées par le FIS et annulées l’Algérie va s’enfoncer dans l’engrenage tragique de la violence : près de 150 000 morts tout au long des années 1990, des milliers de déplacés, et l’exil forcé pour un grand nombre d’intellectuels, femmes, démocrates menacés de mort par les intégristes.

« Alger républicain » en 88, le journal reparait avec l’aide de la Marseillaise à Marseille pour l’impression de la Une.

À Marseille la solidarité s’organise : Plusieurs associations notamment la Cimade, le CISIA, le RAFD et des organisations syndicales et politiques mettent en place un réseau de solidarité pour l’hébergement, l’aide juridique, l’emploi et le soutien aux algériens en lutte contre l’intégrisme.

L’État français ne reconnaît pas ces exilés « non persécutés par un état » et n’accorde le plus souvent que des APS, Attestation Provisoire de Séjour sans autorisation de travail, refus qui favorise le travail au noir. Les refus sont particulièrement nombreux à Marseille.

Mohamed C.

Enseignant, militant syndical et politique. Arrêté et torturé en 88, exil forcé à Marseille en 94, survit de petits boulots, retour en Algérie en 2000.

Culture et résistance

En 1960, le T.Q.M. Théâtre Quotidien de Marseille joue « Pour des raisons de cœur » de Xavier-Agnan POMMERET que plusieurs théâtres avaient refusé. Des comédiens soutiennent le réseau JEANSON, certains sont arrêtés, des avocats qui défendent les militants trouvent refuge auprès de personnes de la troupe.

De l’immigration des années 60 émerge une génération de jeunes artistes d’origine algérienne installés ou nés à Marseille : Kamel Khelif, dessinateur, Hakim Hamadouche, musicien qui crée en 95 Oriental fusion avec Ahmed Compaoré.

Dès 83 l’association ÉCUME tisse des ponts entre les artistes de la Méditerranée. 1990 Richard Martin crée l’Institut International du Théâtre Méditerranéen qui accueillera plusieurs Cie algériennes.

Dès 88 de nombreux artistes doivent choisir entre l’exil ou la mort. Un certain nombre d’entre eux s’installent à Marseille. Des associations et théâtres leur proposent d’aller à la rencontre des publics, notamment Trait d’Union à la Friche de la Belle de Mai, le Théâtre de Lench, Parenthèses….. Certains sont repartis, d’autres continuent à enrichir la vie culturelle de Marseille : Parmi eux citons les peintres Denis Martinez, Noureddine Bouder, Akila Mouhoubi, Mostafa Goudjil, les photographes Amir Rezzoug, Kamar Idir, le cinéaste Mohamed Bouamari, la céramiste Bacha, le caricaturiste Fathy Bouryou qui vient de créer le Festival Interntional de la Caricature, du dessin de presse et de la satire à l’Estaque, l’écrivaine Salima Ait Mohamed, le chanteur Akim El Sikameya.

Des artistes, écrivains, photographes de la région ont été et sont accueillis à Alger le temps d’une résidence, d’un Festival. Des associations tissent régulièrement des liens entre les deux rives : AFLAM pour le Cinéma, le COBIAC pour les bibliothèques, Racont’Art.

 L’Algérie en affiches

Rendez-vous

Et maintenant ?

Marseille par son port était considérée comme « la capitale de nos colonies » et pour la même raison « la capitale du refus de la colonisation » en Algérie, en Indochine, en Afrique et ailleurs.

Elle est devenue capitale européenne de la culture. Cette reconnaissance de l’Europe rejaillit sur l’ensemble de la Méditerranée. Marseille ville du sud, porte de l’Orient pourrait jouer un rôle non négligeable dans toute cette région qui connaît tant de bouleversements, d’inquiétudes et d’espoirs.
Alger est aussi à l’unisson. Alger la blanche avait nourrit des espoirs en 1936, avec le Front Populaire. Elle a encore beaucoup attendu à la Libération, elle qui a donné tant de ses fils pour la liberté de notre pays et de Marseille en particulier. Et puis il y a eu 1981. Que de rendez-vous manqués.

Marseille et Alger, leur passé commun devrait les obliger à s’interroger sur l’héritage qu’elles légueront aux générations futures.

A Marseille comme à Alger, notre terre c’est la Méditerranée.

Et c’est sans doute là que se joue pour l’essentiel de l’avenir de la Paix.
Marseille et Alger, les deux sœurs de la méditerranée peuvent se donner la main.
Ne manquons pas ce rendez-vous.