Marseille et l’Indochine

Mémoires Vivantes remercie ses partenaires pour l’ensemble des initiatives.

Le Conseil Général, le Conseil Régional, la Mairie du 15/16ème, le Port autonome de Marseille, la SNCM, la SOCOMA, la French Lines, le Musée d’Histoire de Marseille, la Chambre de Commerce et d’Industrie de Marseille-Provence, Madame Jacqueline SERRA, l’Union Locale des syndicats CGT de Marseille du Port, la Mutuelle du Port, la Mutuelle de la Réparation Navale, la Mutuelle de l SNCM, l’ACADEL, l’Alhambra, la CMCAS, la CCAS, l’Association Nationale d’Amitiés Franco-Vietnamiennes, pour les établissements de l’éducation Nationale le soutien de l’Inspection Académique les Archives Municipales, les Archives Départementales, les Archives d’Outre Mer, Serge DUBUISSON, Daniel MORDZINSKI, la Librairie des Chemins de mer, tous les bénévoles et tous ceux qui nous ont aidés.

Le temps des bateaux, du riz et du caoutchouc

Marseille et Saïgon

« Faire de Saigon un Singapour » proposait la Chambre de commerce de Marseille en 1859. Cette citation illustre assez bien les intentions françaises en Indochine : participer en émulation avec l’Angleterre au partage du monde.

En 1897 Paul DOUMER gouverneur général de l’époque va créer en Indochine un véritable Etat colonial. En fait l’argent de la Métropole va servir essentiellement aux firmes coloniales : les mines, les plantations d’hévéas, de thé et de café ainsi qu’aux industries coloniales de transformation : les textiles, les brasseries, les cigarettes, les distilleries et le ciment.

SAÏGON devient assez vite un grand port avec ses lignes régulières des Messageries Maritimes. On le classera parmi les plus grands ports d’Extrême-Orient et au 6ème rang des ports français.

« Il est naturel que les profits de l’Indochine reviennent aux français » disait déjà en 1930, un marseillais, le gouverneur général PASQUIER.

La part de l’Indochine dans les importations de riz à Marseille passe de 0 en 1875 à 45 380 tonnes en 1900, alors que l’industrie rizière y est présente depuis 1860. Depuis et jusqu’en 1940, 80 à 96% du riz reçu à Marseille sera indochinois. Il faut noter « la rizerie Cattanéo, les rizeries du Midi, et la maison Bergasse et Francou ». Elles fusionnent en Mars 1899 et deviennent les rizeries méridionales. Les affaires sont bonnes et ont un capital de 2,5 millions de francs. D’autres se constituent dans le même temps : «  les rizeries de la Méditerranée » (1910), les « rizeries indochinoises » (1911).

Après le riz, le caoutchouc fait partie des produits importants venant de l’Indochine. Marseille veut jouer cette carte. « la réquisition du caoutchouc par les services du ravitaillement et sa concentration à Marseille créent des conditions favorables à l’établissement d’un grand marché (…)

Cette activité, ces sociétés donnaient bien évidemment du travail au port de Marseille. Et en 1913 avec 9 millions de tonnes de marchandises et 566 000 passagers, Marseille est devenu le premier port de la méditerranée. Il le doit à l’ensemble de l’empire colonial auquel est venu s’ajouter l’Indochine et ses richesses.

Et, globalement les choses ne vont que grandir. Dans les années qui suivirent la Libération et après les gros efforts consentis par Marseille pour la reconstruction de son port détruit par les allemands, l’activité reprend ses droits. Sur le port, de nouveau, le trafic avec les « colonies » est essentiel.

Les Messageries Maritimes

L’histoire en est longue mais en prenant le risque de la caricature notons que les « Messageries Impériales » deviendront les « Messageries Maritimes » en 1871. La ligne dite de l’Indo-Chine, en fait elle va de Marseille à Shangaï, est inaugurée le 19 Octobre 1862, un an d’avance sur la date convenue. Désormais Saïgon est à 34 jours de navigation de Marseille et Shangaï à 45 jours.

Plusieurs écrivains ont relaté leurs traversées à bord des Messageries Maritimes : Théophile Gautier, Paul Morand, Pierre Benoît, Paul Claudel, Roland Dorgelès.

Le peintre et poète, Louis Brauquier a été responsable de la compagnie à Saïgon et sa correspondance est abondante. On peut mesurer la puissance des Messageries en quelques chiffres : de 16 navires en 1851 elle passe à 62 en 1901 dont pas moins de 10 navires sur la ligne Marseille-Extrême-Orient, bi-mensuelle.

Andrée Viollis : Le premier témoignage

Andrée VIOLLIS (1879-1950) écrira le tout premier témoignage sur la réalité de la colonisation française en Indochine. Journaliste, grand reporter au quotidien « Le Petit Parisien », elle accompagna le ministre des colonies en 1932 Paul REYNAUD sur place. Elle est horrifiée. A son retour elle publie dans la revue « Esprit » des notes de voyage mais elle écrira surtout son « Indochine SOS » chez Gallimard en 1935. Le livre sera réédité en 1949 par Les Editeurs Français Réunis. Voici un très bref extrait : « Vous pouvez me croire dit-il. J’ai vécu, moi, comme employé des plantations. A Kratié, là-bas, au Cambodge, à Thudaumot, à Phu-Quoc….J’ai vu ces malheureux paysans du Tonkin, si sobres, si vaillants arriver joyeux sous la conduite de leurs bandits de « cais », avec l’espoir de manger à leur faim, de rapporter quelques sous dans leurs villages. Au bout de trois ou quatre ans, ce ne sont plus que des loques : la malaria, le béribéri !

Ils essaient de marcher sur leurs jambes enflées d’œdèmes, rongées, traversées par une espèce de sale insecte, le san-quang ; leur rendement diminue-t-il avec leurs forces ou protestent-ils contre trop de misère ? Les « cais » les attachent à des troncs d’arbres, des piloris, où ils restent tout le jour à jeun, après avoir fait connaissance des rotins, des cadouilles qui font saigner la peau flasque de leurs pauvres carcasses.

Le matin à l’aube, quand la fatigue les tient collés à leur bat-flanc, où ils ont essayé de dormir malgré les moustiques qui tuent, on vient les chasser des tanières où ils sont entassés, comme on ne chasse pas des troupeaux de l’étable. »

Colonisation, le débat

Les colonies sont pour les pays les plus riches, un placement de capitaux des plus avantageux (….). La France qui a toujours regorgé de capitaux à intérêt à considérer ce côté de la question coloniale.

« Pour les pays voués par la nature même de leur industrie à une grande exportation, comme la nôtre, la fondation d’une colonie, c’est la création d’un débouché. »

« Il y a un second point. Il faut dire ouvertement qu’en effet les races supérieures (…) ont le devoir de civiliser les races inférieures ». Discours de Jules FERRY

Contre la colonisation

« Races supérieures et races inférieures ! La conquête que vous préconisez c’est l’abus pur et simple de la force que donne la civilisation scientifique sur les civilisations rudimentaires pour s’approprier l’homme, le torturer, en extraire toute la force qui est en lui au profit du prétendu civilisateur. Parler à ce propos de civilisation, c’est joindre à la violence l’hypocrisie. » Discours de Georges CLEMENCEAU

 Les expositions de Marseille et Paris

Marseille 1906 et 1922 : Pour la première exposition coloniale en 1906 à Marseille, l’emplacement des terrains militaires du Rouet fut retenu. Après un travail considérable, le Parc des Exposition était né.

C’est aujourd’hui notre actuel Parc Chanot qui accueille les Foires internationales, les congrès et les grands salons.

Marseille obtiendra encore son exposition coloniale en 1922, c’est un événement national mais c’est Paris qui se réservera la dimension internationale en 1931.

Paris 1931 : En marge des expositions coloniales de 1906 et 1922 voici ce qu’écrivait Jules Charles Roux.

A tous les petits français qui connurent leurs premiers enthousiasmes en lisant « Les aventures du Capitaine Pamphile » de Théophile Gautier ou les aventures merveilleuses et extraordinaires du « Capitaine Corcoran » de A. Assolant (…). C’est la politique coloniale qui a retrempé les énergies, relevé les courages, rallumé dans les âmes le goût de l’action et de la vie.

Coloniser c’est se mesurer avec la complexité des problèmes que soulève la diversité infinie de la nature et de la vie. La colonisation qui n’aurait pas pour but et pour résultat d’élever en dignité et en bien-être les peuples conquis ou pacifiquement pénétrés, serait une œuvre grossière et brutale, indigne d’une grande nation. »

Du Vietnam à Mazargues

« Marseille, disait Mireille Dumont, sénateur de Marseille, est une ville aux traditions anticoloniales anciennes. Depuis toujours, les marins étaient les mieux placés pour connaître et combattre le colonialisme. Une grande partie de la littérature anticolonialiste était acheminée vers l’Indochine, par exemple, par des marins et souvent des marins communistes. L’Indochine, pour nous, c’était loin, bien sûr et en même temps c’était tout proche ».

C’était le cas bien avant-guerre, dans les années 1920 avec le foyer du marin, et après guerre encore avec le Foyer d’Outre Mer au 26 rue Mazenod près de la Joliette.

Mais Marseille a vu s’installer des milliers de vietnamiens en 1939. Il s’agissait, comme en 1914, (l’empire colonial a été l’une des bases arrières de l’effort de guerre français) du recrutement de militaires ou de travailleurs coloniaux destinés à remplacer ceux qui étaient mobilisés. Ils sont 25 000 pour toute la France en 1939 dont 10 000 tirailleurs dans l’armée française.

A Marseille au début de 1946, le camp de Mazargues qui ne peut loger que 1500 personnes en compte 2 200. Un deuxième camp, tout proche est ouvert à la campagne Colgate.

Ho Chi Minh est accueilli en septembre 1946 par André Noguès, représentant Jean Cristofol, maire de Marseille et Lucien Molino pour la CGT.

Hô Chi Minh ou l’oncle Ho

Les pieds joints, à peine assis sur le bord du divan épis, les mains mobiles, il parle de sa voix de fantômes ironique : « un peuple comme le vôtre, qui a donné au monde la littérature de sa liberté, trouvera toujours en nous, et quoi qu’il fasse des amis ; si vous saviez monsieur avec quelle passion je relis chaque année Victor Hugo ou Michelet… Ces accents là ne trompent pas, ils sont ceux du petit peuple de chez vous, qui est si étrangement frère du nôtre…. Ah ! monsieur, faut-il que le colonialisme soit mauvais pour transformer ainsi les hommes ! »

C’est ainsi que Jean Lacouture décrit sa rencontre avec Hô Chi Minh. Son véritable nom est Nguyen-Tat-Thanh, né en 1892, son père était un lettré victime de la répression coloniale. En 1911 il décide de partir pour la France.

Chez nous il s’inscrit aux jeunesses socialistes, collabore aux journaux de gauche, « Le Populaire », « L’Humanité », « La Vie Ouvrière ». Il sera délégué au congrès de Tours en 1920 pour voter la naissance du Parti Communiste Français et intervenir déjà pour la libération des peuples opprimés.

Sautant d’une province à l’autre, il organise la lutte contre les colonialistes.

Ce n’est qu’en 1943 qu’il deviendra Hô Chi Minh (celui qui éclaire) mais pour tous ceux de son pays il sera l’oncle Ho.

Marseille rebelle

On a toujours dit de Marseille que cette ville était rebelle au pouvoir central. C’était le cas, bien avant la Révolution Française, quand elle devait obtenir le statut de commune. Ce fut le cas avec Louis XIV, qui pour punir Marseille en Mars 1660 lui retire ses libertés communales, construit le Fort Saint Nicolas et ordonne la présence de troupes. C’est encore le cas pendant la commune de Marseille avant celle de Paris en 1871. Citons aussi 1939, où après l’incendie des Nouvelles Galeries, trois siècles après sa punition par Louis XIV, Marseille est de nouveau mise en tutelle sous l’autorité d’un « gouverneur colonial ».

Et après la Résistance et la Libération, ce sera de nouveau le cas avec les grandes grèves de 1947. Dans son opposition à la guerre d’Indochine, Marseille va écrire encore quelques unes des plus belles pages de son histoire.

Les ouvriers, les employés, les cheminots, les dockers, les marins, les travailleurs de la construction et réparation navale, les enseignants, les fonctionnaires, les gaziers et électriciens, ceux des produits chimiques, les traminots, les postiers, chacun à sa manière va dire son refus à une guerre inutile, perdue d’avance, coûteuse en vies humaines de part et d’autre, va dire NON à la « sale guerre » comme Beuve-Méry la qualifiera dans le journal « Le Monde ».

Les dockers chevalier de la paix

A Marseille dès le mois de novembre 1949, les dockers votent une résolution s’opposant à l’embarquement de matériel de guerre pour l’Indochine.

Le 12 janvier aux cris de « Paix au Vietnam » ils refusent de charger des munitions sur le « Sibila ». Le 31 du même mois après ceux de Dunkerque et du Havre les dockers marseillais ne chargent pas les chenillettes du « train fantôme » sur l’«Athos II ». Le 23 février l’«Empire Marshall » fait son entrée à Marseille sous la garde de CRS ; là encore refus de chargement.

Le 21 Mars après une assemblée au cinéma Saint-Lazare les dockers regagnent le siège du syndicat à la Joliette. Policiers et CRS envahissent les locaux, matraquent et arrêtent une cinquantaine de travailleurs dont V. Gagnaire et M.Andréani secrétaires du syndicat des dockers.

Dès le 23 Mars les travailleurs de toutes professions débrayent pour exiger la libération de Gagnaire et Andréani. Le 27 à l’appel de la fédération CGT des ports et docks 35 000 dockers cessent le travail dans tous les ports de France et d’Algérie.

Le 5 Avril grâce à la pression populaire, Gagnaire, Andréani et leurs camarades sont libérés.

….Et les marins

Comme les dockers, comme beaucoup d’autres corporations, les marins de Marseille ont exprimé eux aussi leur refus de la guerre d’Indochine. Georges Serano, secrétaire du syndicat CGT des marins écrivait à l’époque : « cette guerre est celle des milliardaires, de Michelin, de la Banque d’Indochine, des charbonnages du Tonkin, elle n’est pas celle de la France. Nous devons et nous pouvons faire cesser cette guerre. Nous le devons pour que les mères, les épouses et les fiancées cessent de vivre dans l’angoisse de l’attente. »

La décision est prise : retarder les bateaux. Le 3 Janvier ce sera le cas pour du « Scatili ».

Les marins font grève toute la matinée du 5 janvier. Le même jour les 500 cheminots du dépôt Blancarde décident un quart d’heure d’arrêt de travail alors que les marins retardent le départ du « Briançon ».

Le lendemain on assiste au débrayage des 11 000 travailleurs des produits chimiques et des 800 cheminots de Marseille Prado et le départ du « Yang Tsé » est retardé.

Le 27 Janvier le « Doba » ramène 70 cercueils et le 2 Février les dockers et les métallurgistes cessent le travail à bord de l’« Athos II » malgré la présence d’énormes forces de police. Quatre dirigeants syndicaux sont arrêtés : Croese, secrétaire de l’union départementale CGT.

Marx, secrétaire du syndicat des métaux, Sérano, secrétaire du syndicat des marins, Pérez, délégué à bord de l’« Athos II ». La réplique est immédiate : débrayage général sur le port et sur 5 navires, le « Sidi Okba », le « Ville d’Ajaccio », le « Fred Scamaroni », le « Médie II » et l’« Aulne » se poursuit.

Le 7 Février 1950 reste une date importante pour les marins. Ce jour là se tient l’assemblée générale des équipages de 20 navires. Ils décident d’intensifier leurs actions contre la guerre du Vietnam, de couper la pression si on veut faire charger les navires par d’autres personnes que les dockers ou si les forces de l’ordre demeurent sur les navires, ou à proximité.

Ces actions vont se poursuivre toute l’année et en 1951, alors que les navires ramènent de plus en plus de cercueils du Vietnam, des blessés et des déments par centaines.

Le « Pasteur reste à quai »

Marseille -Lundi 9 janvier 1950—Le paquebot « Pasteur » est amarré le long de la jetée, face au Cap Janet. Il doit embarquer 2800 soldats pour la guerre d’Indochine. Les marins, auxquels se joint des métallos travaillant à bord, sont réunis dans la salle de cinéma. A l’unanimité ils décident de retarder de 48 heures le départ du navire.

Mardi – 10 Janvier —-Marseille est en état de siège. Dès l’aube, le Pasteur est investi par les CRS, le préfet est monté à bord pour signifier à chaque homme de l’équipage qu’il était réquisitionné. Place de La Joliette-14 heures—– Tout le quartier est bouclé. Les CRS ont investi la place. Les rues de la République, de Forbin, le boulevard Maritime, le boulevard de la Major, le quai de La Joliette et la rue Mazenod qui conduisent au lieu officiel de la manifestation sont barrés. Pendant ce temps, la manifestation prévue à la Joliette se déroule en plein centre ville, sur la Canebière. Empêtrés dans les voitures et les camions, bloqués par les trams, les « forces de l’ordre » sont quasiment paralysées.

Un peu partout le travail a cessé. Métallos, cheminots, postiers, l’EDF, le bâtiment, la chimie etc, les différents points de ralliement s’enflent de manifestants. Et les cortèges semblent venir d’un peu partout, de toutes les rues qui débouchent sur la Canebière qui devient vite noire de monde.

Ici et là, on peut apercevoir des militants juchés sur les épaules d’autres parler à la foule, on entend « La Marseillaise » qui donne un air de gravité aux visages à la manifestation toute entière.

Il faudra un plus d’une heure et demi pour parvenir au monument des « Mobiles » où est observé une minute de silence marquant la fin de la manifestation.

C’est à ce moment là qu’apparaissent les policiers de la brigade cycliste. Plus opérationnels que les autres ils ont pu se faufiler avec leurs vélos. Leur intention est de contenir les manifestants en attendant des renforts. Ils ne chargent pas, ils s’infiltrent et commencent à matraquer.

Le résultat sera encore négatif pour eux : ils prennent la plus belle leçon de leur vie et s’enfuient laissant même leurs engins sur place. Couchés sur le sol, à la queue leu leu, les vélos seront écrasés par un camion conduit par un manifestant, sous les ovations de la foule.

Cette journée aura des retentissements nationaux, car c’était la première très grande manifestation pour la fin de la guerre d’Indochine, pour la Paix, contre le colonialisme.

 Plus de 3000 soldats à chaque voyage

Le paquebot « Le Pasteur » avait joué un rôle important pendant la deuxième guerre mondiale et avait, à ce titre été décoré à la Libération.

Il est par la suite attribué en gérance aux « Messageries Maritimes », exploité par la compagnie des « Chargeurs Réunis ». Au moment de la guerre d’Indochine le gouvernement français le maintient sous réquisition pour assurer en exclusivité le transport de troupes. Il devient de la sorte un des rouages importants dans l’effort de guerre entrepris par la France pour maintenir sa présence en Extrême-Orient. Il l’est aussi pour deux autres raisons :

  • Sa capacité est très importante car il peut transporter au moins 3 200 soldats à chacun de ses voyages vers le Vietnam.
  • Quarante jours seulement dont dix d’escale à Marseille, permettent au « Pasteur » d’effectuer une rotation complète entre la France et l’Indochine.

 Henri Martin, marin de France

Né en 1926 à Rosières, petite cité industrielle du Cher Henri Martin est issu d’une famille modeste.

En 1943 jeune ouvrier, il n’a pas encore 17 ans, révolté par l’occupation nazi, Henri Martin prend contact avec la Résistance.

Il rejoint alors les FTP du Cher et participe à la libération du département.

Le 1er Février 1945 il s’engage dans la marine. Des affiches clament en direction des jeunes ; « Français tu dois délivrer l’Indochine de l’hydre japonaise » ou encore « Français, l’Indochine est captive ».

Ainsi, le 5 Octobre 1945, Henri Martin est affecté à l’aviso Chevreuil qui appareille pour l’Indochine le 16 et en Novembre arrive à Haiphong.

Là, peu à peu, la réalité s’impose à lui, c’est une guerre de reconquête coloniale, la France ne combat pas les japonais mais les vietnamiens dans leur propre pays.

Et surtout il découvre chez les vietnamiens le même sentiment qui l’avait poussé, lui, à entrer dans la résistance, le patriotisme.

Lors de son procès à Toulon, Henri Martin dira à ses juges : « j’avais 16 ans quand j’ai commencé à distribuer des tracts qui appelaient la population de mon village à lutter contre l’occupant.

Après avoir combattu les armes à la main dans les maquis du Cher, j’aurai pu rentrer chez moi. J’avais 17 ans. Je ne l’ai pas fait. Je suis allé sur le front de Royan. Là, j’avais un capitaine de 24 ans qui savait conduire des hommes. Il est tombé face à l’ennemi, le 3 Décembre 1944, avant de mourir il nous a dit : « les gars il faut lutter jusqu’au bout pour la justice et la liberté ». Je tiens cet engagement aujourd’hui encore en me battant contre la guerre injuste du Viêt-Nam. Ce faisant je défend mon honneur de marin ».

L’accusation de sabotage sera abandonnée, mais le 19 Octobre Henri Martin sera condamné à 5 ans de réclusion.

Ce procès sera cassé et un autre se déroulera à Brest qui finalement confirmera le premier verdict.

Le train de Raymonde

24 Février 1950 vers 9h30, deux cheminots de la gare de Saint Pierre-des-Corps, apprennent la présence dans leur dépôt de wagons chargés de matériel militaire.

A 14 heures ils sont une centaine autour des wagons incriminés. Les manifestants entament des conversations avec les soldats du contingent chargés de la surveillance de la rame. Et le train démarre doucement.

C’est alors que deux militants René Janel et Raymonde Dien se couchent sur les rails, devant le convoi, qui est obligé de s’arrêter. Raymonde Dien est arrêtée, conduite à la gare et reconnue par des témoins. Le soir même elle couche en prison dans des conditions pénibles et d’exiguïté. Elle y passera deux mois avant d’être transférée à Bordeaux où elle sera jugée le 31 Mai.

Elle comparait devant le tribunal militaire de Bordeaux pour « complicité de détérioration de matériel susceptible d’être employé pour la défense nationale ».

Ce procès devient une grande affaire nationale et politique. Finalement, Raymonde est reconnue coupable avec circonstance atténuante. Le 1er Juin elle est condamnée à une année de prison ferme. A la veille de Noël, elle bénéficie, grâce à une grande campagne dans tout le pays, d’une liberté anticipée.

Pour une action contre la guerre du Vietnam, une militante de 21 ans vient de passer dix mois au cachot.

Des affiches témoignent

Affiches édités par le commissariat à l’information du gouvernement français. Elles attestent d’une hypocrisie officielle qui tend à tromper les jeunes volontaires qui croient partir délivrer l’Indochine du Japon fasciste et qui en réalité vont participer à une guerre de reconquête coloniale.

L’Indochine devient vite un gouffre à soldats. Le C.E.F.E.O. (Corps Expéditionnaire Français en Extrême-Orient) comprendra 200 000 hommes en 1952. Il est composé exclusivement de troupes de métiers, métropolitaines pour 35% des effectifs, coloniales (Afrique du Nord, Afrique, et…) et complétées par un recrutement local (« supplétifs ») pour le reste.

L’opinion mobilisée

« Libérez Henri Martin » : Il n’était pas possible de circuler à Marseille sans la remarquer, au pont de la rue Belle de Mai, aux trois ponts du Bd National, à l’Estaque, à Saint-Louis, aux Crottes, sur les murs des usines, dans l’enceinte du port et sur les bateaux, les gros et les petits. Certaines se voyaient il n’y a encore pas bien longtemps.

Il y eut aussi la pression permanente de tous les parlementaires du PCF auprès des plus hautes autorités qui devait entraîner des élus, municipaux, cantonaux, d’autres horizons politiques à prendre position. Comme les neufs élus nationaux (SFIO, MRP, RPF) qui sans s’engager sur le fond sur la question vietnamienne, prirent position pour la libération d’Henri Martin. Léon David, sénateur des Bouches du Rhône, qui était responsable du « Comité National de Défense d’Henri Martin » se souvient : « notre comité mena une campagne dans tout le pays, j’ai dû faire plusieurs tours de France de Avion dans le Nord, à Biarritz, en Bretagne, à Nice ou dans la région parisienne. Je me déplaçais toujours avec un membre de la famille d’Henri Martin, souvent son père et sa sœur. Mme Annie d’Alsace faisait un travail formidable surtout auprès de personnalités du monde intellectuel. »

Le comité était très large et comprenait dans son bureau comme dans son comité d’information de grands noms comme Jean Paul Sartre, Michel Leiris, Louis de Villefosse, l’abbé Droesch et l’abbé Depierre, François Billoux, Henri Wallon, Vercors, Picasso, Jacques Prévert, Paul Langenvin, Jean-Marie Domenach, les professeurs Bourguignon et Chabanaud, Pierre Villon, Max Stern, Raymonde Dien, etc.

A Marseille un jeune étudiant en médecine dirige une chorale Henri Martin, des chansons, des poèmes ou des textes furent dédiés à Henri Martin. Les plus grands peintres, Picasso, Fougeron, Fernand Léger, Edouard Pignon, Jean Lurçat réalisèrent des œuvres qui furent exposées à Paris en Mars 1952.

Et deux années durant, la troupe des « Pavés de Paris » va sillonner la France avec la pièce « Drame à Toulon » de Claude Martin et Henri Delmas qui mettait en scène le procès Henri Martin avec des acteurs comme Charles Denner, Jean-Jacques Aslanian, José Valverde, René Louis Lafforgue, etc. Elle sera interdite mais jouée partout. Et d’autres intellectuels de renom participèrent à la campagne comme Jean Cocteau, Gérard Philippe, Simone de Beauvoir, Claude Bourdet, Maurice Druon, Armand Salacrou, Joseph Kessel, etc.

Le corps expéditionnaire

En Indochine la guerre s’enlise, en plus du désastre militaire et politique, elle sera marquée par des scandales importants comme « l’affaire des généraux » et le « trafic des piastres » ou encore « l’affaire des fuites ».

Sur le terrain le général Navarre, nouveau commandant en chef ne songeait qu’à épuiser les forces des adversaires en les attirant sur une citadelle aménagée dans la cuvette de Dien Bien Phu.

Dien Bien Phu et les accords de Genève

La base de Dine Bien Phu tombe le 7 Mai 1954 après deux mois de bataille acharnée. Pilonnés par une puissante artillerie, les 11 000 hommes de la garnison seront submergés par les 50 000 soldats vietnamiens que le général Giap a rassemblés autour de la cuvette. L’intervention aérienne massive réclamée par le gouvernement français à son allié américain sera finalement refusée par le président Eisenhower qui dira-t-on craint l’escalade.

Le lendemain de la chute de Dien Bien Phu s’ouvre à Genève la phase de la conférence consacrée au règlement de la question indochinoise.

A Paris au mois de Juin, Pierre Mendès France a été investi président du conseil. Il avait déclaré : « Nous sommes le 17 Juin, si, à la date du 20 Juillet je n’ai pas obtenu un cessez le feu en Indochine mon gouvernement remettra sa démission ».

Le 19 Juillet au soir le texte qui sera signé le lendemain, texte des accords de Genève, était prêt.

Aux termes des accords de Vietnam est coupé en deux par le 17ème parallèle.

Au nord, La République Démocratique du Vietnam avec Hanoï comme capitale.

Au sud, dès 1955 Bao-Daï sera déposé et remplacé par un président de la République sous influence américaine, Ngo Dinh Diem.

Côté français, le bilan est une catastrophe : près de 100 000 morts pour rien, dont 30 000 africains et maghrébins, ce qui pesa lourd par la suite. 3000 milliards engloutis dont 30 milliards pour le seul épisode de Dien Bien Phu.

L’unification du pays était prévue par les accords. Mais la suite montrera qu’ils seront violés par les américains qui entameront, eux aussi une guerre lourde et inutile, meurtrière et sujette à toutes les expériences et aventures mais qui se terminera par la défaite des Etats-Unis et les accords de Paris.

Le Vietnam sera unifié et indépendant en 1975.

Et comment va le monde

Le 19 Juin 1953 entre 20h et 20h10, deux américains Ethel et Julius Rosenberg, étaient conduits de leur cellule de sing-sing à la chaise électrique. A Marseille, c’était déjà le 20 Juin. La veille des manifestations avaient eu lieu. A Paris la police avait tiré faisant un blessé grave.

Les Rosenberg ont été en réalité des martyrs de la guerre froide et de la chasse aux sorcières qui sévit aux Etats-Unis à l’époque de leur arrestation. C’est le « maccarthysme » nom de la chasse à « l’ennemi de l’intérieur », c’est l’appel à la délation. L’ennemi c’est évidemment le militant pacifiste ou communiste. Un climat détestable s’instaure, Charly Chaplin excédé viendra en Europe. Il sera suivi par de nombreux artistes et intellectuels.

Le 24 Juin 1950 débute la guerre américaine de Corée. Ethel et Julius Rosenberg sont arrêtés le 17 Juillet…..

La guerre froide fait des ravages. L’affrontement des deux blocs Est-Ouest semble à la fois tout permettre et tout « excuser ».

En Avril 1952, Eisenhower qui mène la campagne électorale qui le conduira à la Maison Blanche en 1953, est relevé de son commandement de l’OTAN à Paris. Son remplacement par le général Ridgway va mettre le feu aux poudres.

Accusé d’avoir expérimenté des armes bactériologiques en Corée, « Ridgway la peste » est très impopulaire, pour beaucoup il incarne les méfaits de la guerre froide.

Le 28, jour de l’arrivée à Paris de Ridgway, des manifestations se déroulent un peu partout en France. A Marseille la manifestation est importante sur la Canebière. La répression fera plus de 150 arrestations, les murs de la ville se sont recouverts d’inscriptions : « Ridgway la peste », « U.S. go home » protestant contre la guerre froide.

Le soir à Paris, on apprend l’arrestation de Jacques Duclos, il est accusé d’espionnage car « on » a trouvé deux pigeons qualifiés de « voyageurs » alors que leur destination était tout simplement gastronomique. C’est le « complot des pigeons ». Malgré l’absence de faits et de preuves, Jacques Duclos, pourtant couvert par l’immunité parlementaire est maintenu en prison et poursuivi pour atteinte à la sûreté de l’état. Des perquisitions chez les militants et organisations du PCF, à Montpellier, Bordeaux, Nice, Versailles et Marseille ne donnent rien.

Devant le vide du dossier, la Chambre des mises en accusation, décide le 1er Juillet, l’annulation de la procédure et la mise en liberté de Jacques Duclos.

La grande colère d’Août 1953

Les trains ne circulaient pas du tout, le téléphone était coupé et le courant distribué au compte goutte. Durant trois semaines près de 4 millions de salariés furent engagés dans des actions de longue durée.

Du vraiment jamais vu en plein mois d’Août, ce qui fera écrire au « New York Times » :

« Les grèves sont extraordinairement actives et étendues. Elles constituent la manifestation syndicale la plus impressionnante depuis les fameuses journées de 1936. »

La force du mouvement est telle que plus d’un tiers des députés demandera la réunion extraordinaire du Parlement. Investi en Juin le gouvernement Laniel est au bord de la chute.

Et c’est dans un pays en pleine crise que le gouvernement Laniel se met en place en Juin 1953. Avant lui, celui d’Antoine Pinay en place depuis le mois de Mars, traduisait au plan syndical la politique de répression déjà bien en place au plan politique.

Le 30 Mai 1952 le siège de la CGT est perquisitionné, il l’est de nouveau le 8 Octobre ainsi que plusieurs de ses fédérations et celui de l’union de la jeunesse républicaine de France (UJRF). Alain Le Léap co-secrétaire général de la CGT avec Benoît Frachon est arrêté et transféré à la prison de Fresnes, de même que 4 dirigeants de l’UJRF : Guy Ducoloné, Paul Laurent, Louis Baillot et Jean Meunier. Ils sont accusés « d’atteinte au moral de l’armée et de la nation » et risquent la peine de mort. Le 5 Octobre une demande de levée d’immunité parlementaire est faite concernant les députés communistes Jacques Duclos, Etienne Fajon, François Billoux, Raymond Guyot et le conseiller communiste de l’Union Française, Léon Feix.

Le 24 mars 1953, nouvelle perquisition, le siège de la CGT est envahi par la police, Lucien Molino secrétaire confédéral est arrêté ainsi que André Tollet, secrétaire des syndicats de la région parisienne et président du comité parisien de la Libération.

Cette attaque au sommet de la CGT s’accompagne dans les départements, à la base, d’une forte répression se traduisant par le licenciement ou la révocation de nombreux militants dans les secteurs publics, nationalisés et privés.

La bataille du rail….

Avec les dockers, les marins et les métallos, les cheminots seront une des grandes corporations qui s’opposera à la guerre que la France menait là-bas, en Indochine.

Si les soldats s’embarquaient à Marseille, ils y arrivaient d’abord en train. Il en est de même pour le matériel militaire. C’est assez peu dire alors le secret qui présidait à la constitution et à la composition de ces trains ainsi que les mesures de sécurité qui les entouraient.

Au début des années 50, à Marseille, on parlera du « train fantôme », composé d’engins militaires à chenilles (il sera aussi appelé le train des chenillettes). Non répertorié officiellement, il circulait dans le secret, surtout pour éviter les blocages des cheminots.

Peine perdue, il mettra plus du double du temps nécessaire pour rejoindre Marseille-Arenc.

Les cheminots avaient de l’expérience dans ce domaine. Quelques petites années auparavant, ils ont participé très nombreux à la Résistance et à la Libération de la France. Les sabotages, les déraillements, les retards de trains ont été si nombreux et si efficaces, que cette période héroïque sera retracée dans le célèbre film : « La bataille du rail ».

Ils comprenaient donc les patriotes vietnamiens et refusaient de voir partir les jeunes soldats français pour une guerre meurtrière, injuste et surtout, l’avenir le montrera, inutile. Ils vont s’illustrer un peu partout, Nantes, Lyon, Marseille, Saint Pierre des Corps Ivry, Montluçon, Le Prado, La Blancarde, Miramas, etc..et notamment à La Bocca près de Cannes.

Dix d’entre eux seront arrêtés et le procès se déroulera à Marseille dans une ambiance très chaude, entouré d’une très grande solidarité de l’opinion publique.

Toutes les années de 1949 à 1954, verront des débrayages, des grèves, des manifestations de cheminots et leur participation à tous les mouvements contre la guerre et pour la Paix.

A Marseille ce sont les cheminots de La Blancarde, ceux de Marseille Prado qui seront les éléments les plus dynamiques entraînant leur corporation et au-delà. Les cheminots de Marseille Prado enverront même une délégation à Genève en 1954 et seront reçus par tous les participant à la conférence…sauf les Français.

…Contre  la guerre là-bas

D’avril en juin 1953 de nombreuses corporations débrayent, à l’appel de la CGT, de la CFDT et de FO. Le 1er mai est immense et unitaire.

En juin Joseph Laniel, Président du Conseil constate : « Les caisses sont vides ». Mais il ajoute la hausse des loyers, des impôts et par décret veut s’attaquer à l’ensemble de la fonction publique, les statuts et le retraite (comme voudra le faire Juppé, 40 ans après).

Le 4 août les travailleurs du service public répliquent par une grève générale, unitaire de 24 heures. Postiers, cheminots, électriciens et gaziers, agents des services publics reconduisent la grève et vont tenir 3 semaines….rejoints par le bâtiment et la métallurgie, malgré les menaces et le déploiement des forces de police.

Le 7 août il y a 2 millions de grévistes, le 13 ils seront 4 millions contre les décrets Laniel et pour la Paix. Le 11 août le réseau ferré est totalement paralysé. Le gouvernement lance de nombreuses réquisitions. Il y en aura 21 000 rien que chez les cheminots.

A partir du 15 août, recours aux tribunaux, à la police, des chars sont amenés près de Paris.

Le 20, FO et la CFDT signent les accords séparés. La CGT appelle à la reprise du travail.

Au bilan : report des décrets, augmentation des bas salaires libération des emprisonnés.

Le 15 septembre le Vatican condamne l’expérience française des prêtres ouvriers, nombreux notamment à Marseille à soutenir les luttes et à s’opposer à la guerre.

Tirant les leçons de cette période, Alain Le LEAP, secrétaire général de la CGT, emprisonné avec Lucien Molino, pouvait déclarer le 30 septembre 1953 :

« En liant la question de la défense de la Paix à la lutte revendicative, en soulignant les incidences de la course aux armements, du gonflement des dépenses militaires, sur les budgets ouvriers, nous avons amené les travailleurs à prendre conscience des véritables causes de leurs difficultés ».

Dix mois plus tard ce sont les accords de Genève qui mettent fin à la guerre française en Indochine.

Mais les cheminots continueront encore leur bataille pour la Paix. Comme d’autres, beaucoup d’autres, ils s’opposeront à la guerre américaine au Vietnam jusqu’en 1973, année des accords de Paris.

L’amitié entre Français et Vietnamiens est très ancienne. Pour les cheminots il y a entre eux une « francophonie militante qui vient de s’illustrer par la venue à Marseille au mois de mai 2000, d’une délégation de cheminots vietnamiens, lors du congrès des cheminots CGT.

Aujourd’hui, demain… 

Ma fille avait à peine deux ans et demi quand nous sommes partis. Le voyage a duré 20 jours, quand nous sommes arrivés à Marseille c’était l’hiver. Marie-Ly, Bich sa mère et Paul son père débarquèrent avec presque rien. Nous sommes en 1960, deux ans plus tôt ils avaient fuit la situation du sud pour se réfugier au Laos. Paul est né au sud et Bich au nord du Vietnam. Ils fuyaient la guerre et n’étaient d’aucun bord. Les hasards de l’histoire les avaient faits français.

Comme eux ils sont nombreux et le seront encore plus en 1975 avec la chute de Saïgon et le départ des américains. A Marseille beaucoup habitent dans les quartiers de la Savine, La Solidarité. Ils se rassemblent à la pagode du Vallon des Tuves, pour les fêtes religieuses, le Têt, mais surtout pour se rapprocher et s’entraider.

L’immigration vietnamienne s’est opérée en sept vagues très différentes au cours de l’histoire et de ses soubresauts.

  • 1914-1918 – Guerre et main d’œuvre : La France est en guerre. Elle utilise ses colonies comme réservoir de soldats et de main d’œuvre pour l’arrière. Plus de 50 000 viendront dans ces conditions. De nombreux combattants des unités militaires ou travailleurs des usines d’armements resteront en France par peur de retourner à la misère.
  • 1918-1939 – Etudiants et intellectuels : Outre les femmes de service domestique et les marins embarqués sur les lignes entre Marseille et l’Indochine, la France accueille 2000 étudiants et intellectuels. Certains de retour chez eux deviendront des dirigeants de la lutte contre le colonialisme français. Le plus célèbre est Hô Chi Minh.
  • 1939-1945 – Soldats et ouvriers : La France n’a rien perdu de ses réflexes coloniaux. Elle puise à nouveau dans ce réservoir humain. Près de 25 000 vietnamiens viendront en France pour le service armée et pour les usines d’armement. Beaucoup participeront à la lutte contre l’occupant nazi.
  • 1945-1954 – Les rapatriés de la décolonisation : La révolution d’août 45 porte le viet-minh au pouvoir. L’Indépendance est proclamée le 2 septembre. Un an plus tard la guerre d’Indochine avec la France commence. A cette époque deux catégories d’indochinois sont rapatriées. Ce sont les vietnamiens laotiens, cambodgiens de nationalité française ou issus de mariage mixtes et ceux travaillant dans l’administration coloniale.
  • 1954-1975 – La migration universitaire : La guerre entre le sud et le nord du Vietnam de 1956 à 1959 puis la guerre américaine à partir de 1960 et l’effondrement du Sud-Vietnam en 1975 provoque la migration de 20 000 étudiants.
  • 1975 – Réfugiés et boat people : La France est toujours un pays de référence pour l’immigration ou l’exil des indochinois. On estime à plus de 100 000 le nombre de réfugiés d’après 1975.
  • 1980 – Le regroupement familial : la migration de 1975 ouvre la voie d’une septième vague composée par environ 100 000 personnes bénéficiaires du programme de regroupement familial.

Le cinquième rendez-vous

Les rendez-vous que l’histoire a réservés entre le Vietnam et la France sont au nombre de quatre, au moins. Mais rien n’est plus difficile à supporter pour les uns comme pour les autres que les rendez-vous forcés ou manqués. N’est-il pas temps pour un rendez-vous qui pourrait se fixer d’un commun accord entre nos deux peuples ?

En 1935 le Front Populaire devait faire naître beaucoup d’espoirs, en France mais aussi en Indochine. Ils ne se réaliseront pas. Quand vient la Libération le vent d’espérance est encore plus grand. Au contraire la réalité sera la guerre, guerre inutile et perdue d’avance. Le rendez-vous sera manqué. En 1954 les accords de Genève pouvaient être l’occasion de retrouvailles et de coopération, ici encore l’histoire va réserver au peuple vietnamien une nouvelle et dure épreuve avec la guerre américaine. En 1975 l’indépendance et la souveraineté du Vietnam retrouvées peuvent de nouveau laisser espérer.

Edmonde Charles Roux et Raymond Aubrac

« Il est particulièrement opportun d’ouvrir maintenant un débat sur nos relations avec l’Indochine, car, si nous n’y prenons garde, nous risquons de laisse échapper un de nos meilleurs atouts économiques et culturels avec l’Asie. »

C’est ainsi que Raymond Aubrac s’adresse à « Mémoires Vivantes ». Il ajoute : « Marseille qui fut et doit redevenir la porte de la France vers le sud-est asiatique, a bien raison de s’intéresser la première à ces développements. (…) Si nous avons commis des erreurs cruelles avec ce pays dans le passé, ne nous punissons pas une seconde fois en négligeant ce que nous offre l’avenir. »

Raymond Aubrac fut commissaire de la République à Marseille à la Libération et joua par la suite un rôle important dans les négociations pour la Paix au Vietnam notamment au temps de la guerre américaine. Il a été un des proches du président Hô Chi Minh.

Mme Edmonde Charles Roux de son côté nous faisait parvenir le message suivant : « en concentrant ses efforts sur les liens entre Marseille et l’Indochine, l’association « Mémoires Vivantes » fait œuvre utile. Car si les liens entre le port et les terres lointaines de Cochinchine, de l’Annam et du Tonkin ont eu dans de nombreux domaines un caractère positif, il n’en fut pas de même quand on est passé d’un temps d’échanges à un temps de guerre.

Or ce sont les raisons de cette évolution, et les conditions générales de ce changement, qui parce qu’elles ont débouché sur la guerre, la « sale guerre », c’est cela qui est trop souvent occulté et cela qu’il faut éclaircir et étudier. Remercions Mémoires Vivantes de s’en charger. »

« Nous nous insérons en France dans un mouvement aux fortes racines qui se manifeste au moins depuis les années 30, et qui a fait que toujours, aux pires heures de son histoire le Vietnam contemporain entendit des voix fraternelles s’élever en sa faveur à l’intérieur de notre pays. »   Charles FOURNIAU

 Chronologie

  •  19 octobre 1862 : Inauguration de la première ligne Marseille-Sargon.
  • 1897-1911 : Création de l’union indochinoise.
  • 1925 : Nguyen Aï Quoc (Hô Chi Minh) crée la jeunesse révolutionnaire vietnamienne.
  • 1930 : Création du parti communiste indochinois (PCI).
  • 1936 : Grand mouvement social, grèves occupation de terres.
  • 1940-1941 : Accord entre Vichy et Tokyo, l’armée japonaise entre en Indochine, le PCI lance une insurrection armée qui échoue.
  • 1945 :
  • 8 mars : coup de force japonais
  • 11 mars : Bao Daï proclame l’indépendance
  • 13 août : début de l’insurrection vietnamienne
  • 15 août : d’Argenlieu, haut commissaire en Indochine et Leclerc commandant en chef
  • 17 août : Bao Daï abdique
  • 22 août : Sainteny arrive à Hanoi
  • 2 Septembre : capitulation japonaise, le viet minh prend le pouvoir et proclame l’indépendance de la République Démocratique du Vietnam (RDV)
  • 11 septembre : arrivée des chinois à Hanoi
  • 5 octobre : Leclerc débarque à Saïgon
  • 31 octobre : arrivée de d’Argenlieu à Saïgon
  • 1946 :
  • 6 mars : débarquement français à Haiphong, accord Hô Chi Minh-Sainteny
  • 18 mars : entrée de Leclerc à Hanoi
  • juillet: conférence de Fontainebleau-Hô Chi Minh à Paris
  • novembre : les français bombardent Haiphong et détruisent les quartiers populaires ; plus de 6000 morts
  • 19 décembre : insurrection à Hanoï
  • 1947 :
  • janvier : Vincent Auriol, président de la République, gouvernement Ramadier
  • mai : Ramadier obtient la confiance ; éviction des ministres communistes
  • 5 mars : Bollaert remplace d’Argenlieu
  • juin : mise au point du plan Marshall accepté par la France
  • octobre : offensive française au Tonkin
  • 14 octobre : l’architecte Edouard Jeanneret dit « Le Corbusier » pose la première pierre de sa « cité radieuse » à Marseille
  • novembre/décembre : à Marseille, les vietnamiens de Marseille participent aux grèves et aux manifestations
  • 23 décembre : le Laos et le Cambodge adhèrent à l’Union Française ; Paris récuse toute négociation avec Hô Chi Minh
  • 1948 :
  • 5 juin : accord de la baie d’Along
  • 18 avril : premier congrès national du RPF (crée par De Gaulle) à Marseille ; il y aura quelques « baignades forcées »
  • août/septembre : Corée divisée en deux
  • octobre/novembre : répression contre les mineurs en grève (nord) ; 4 morts et plus de 1000 emprisonnés
  • Déclaration universelle des droits de l’homme
  • 1949 :
  • 8 mars : accord Auriol Bao Daï
  • avril : pacte atlantique signé par la France ; création de l’OTAN
  • premier congrès mondial du Mouvement de la Paix à Paris
  • octobre : proclamation de la République Populaire de Chine
  • décembre : arrivée des troupes chinoises à la frontière du Tonkin
  • 1950 :
  • janvier : reconnaissance de la RDV par la Chine et par l’URSS
  • 10 janvier : les marins de Marseille retardent le « Pasteur » qui doit embarquer 3200 soldats pour l’Indochine. Tout Marseille s’arrête par la grève et une énorme manifestation se déroule sur la Canebière. Entre 1949 et 1951 : Marseille et sa région mèneront de très nombreuses actions et manifestations pour la Paix au Vietnam et contre l’envoi de troupes et de matériel de guerre en Indochine
  • février : début du « maccarthysme » aux Etats-Unis
  • Installation d’une mission américaine en Indochine
  • Mars : le Conseil Mondial de la Paix lance l’appel de Stockholm contre l’arme atomique. 13 millions de signatures en France
  • Mars/avril : grande grève des dockers de Marseille qui durera 40 jours
  • 25 avril : en battant Tony Allen aux points le marseillais Honoré Pratesi devient champion du monde des poids plumes
  • 28 avril : première réalisation des Castors de Marseille (mouvement pour la construction autonome et collective des habitations) à la Cabucelle
  • 25 juin : début de la guerre de Corée
  • 3-8 octobre : défaite française à Cao Bange et évacuation de Lao Kay et de Langson
  • 18 octobre : ouverture à Toulon du procès du second maître Henri Martin qui a distribué des tracts pour la Paix en Indochine. Cela provoque une vaste campagne de protestations de soutien – pour sa libération – des inscriptions « libérez Henri Martin » se verront encore 30 ans plus tard
  • décembre : De Lattre est nommé haut commissaire en Indochine
  • 1951 :
  • mars/avril : grèves dans les transports et l’énergie
  • révocation des maires communistes de Paris
  • élections législatives (avec apparentements) : PCF : 5 millions de voix ; RPF : 4 millions de voix ; PS : 2,7 millions de voix ; MRP : 2,1 millions de voix
  • juin : offensive du vietminh au Tonkin
  • novembre : accord sur la ligne du cessez le feu en Corée
  • 1952 :
  • 11 janvier : mort de De Lattre
  • février : évacuation de Hoa Binh
  • mars : Antoine Pinay, premier homme de droite à la tête du gouvernement
  • avril : Salan devient commandant en chef en Indochine
  • offensive vietminh en pays Thaï
  • mai : Mouvement de la Paix, CGT,UJRF, et PCF contre la venue de Ridgway (nouveau chef de l’OTAN) à Paris ; arrestation de Jacques Duclos et de centaines de dirigeants et militants CGT et PCF
  • mai : grande manifestation à Marseille contre Ridgway. Il y aura 150 arrestations
  • juin : les Etats-Unis accordent une aide accrue à la France pour l’Indochine
  • octobre : les Etats-Unis ont la bombe H
  • novembre : évacuation de Son La
  • décembre : le tronçon de voie ferrée électrifiée Marseille-Les Arcs est mis en service
  • 1953
  • janvier : tempête de neige exceptionnelle sur Marseille. Une couche de 25 centimètres recouvre le sol
  • mars : offensive vietminh au Nord Laos
  • mars : mort de Staline ; Eisenhower devient président des Etats-Unis
  • avril : Laos résistance par le Pathet Lao (aide du vietminh) indépendance en octobre
  • juillet : armistice en Corée
  • août : des millions de travailleurs en grève contre les décrets Laniel
  • août : Libération d’Henri Martin
  • septembre : libération de Lucien Molino et Alain Le Léap, secrétaires de la CGT
  • septembre : les Etats-Unis accordent pour l’Indochine une aide exceptionnelle de 385 millions de dollars
  • novembre : le général Navarre, nouveau commandant en chef, fait occuper la cuvette de Dien Bien Phu. Hô Chi Minh propose l’armistice
  • 1954
  • février : les 4 grands proposent une conférence avec la participation de la Chine, pour le règlement du problème de la Corée et de la question indochinoise
  • février : la télévision arrive à Marseille ; premier coups de pioches du relai de la télévision au massif de l’Etoile
  • mars : le 17 au Pathé Palace, le professeur Henri Chrétien présente la « Tunique » premier film en cinémascope dont il est l’inventeur
  • avril : la France demande aux Etats-Unis une intervention aéronavale sur Dien Bien Phu ; refus des américains
  • mai : chute de Dien Bien Phu
  • le 17 mai : 102 cercueils de Dien Bien Phu sont débarqués au Cap-Jane
  • juin : démission du gouvernement Laniel ; investiture de Pierre Mendès France
  • juillet : signature des accords de Genève sur l’Indochine
  • novembre : début de la guerre d’Algérie